
Il existe un patrimoine que nous avons l'habitude de percevoir comme immobile : une archive, un monument, un témoignage figé du passé. Il est protégé, étudié, décrit, placé dans un contexte scientifique et muséal. Mais la véritable vie de la culture commence lorsque le passé cesse d'être un simple objet de préservation et redevient un dialogue. Non pas un dialogue bruyant, non pas déclaratif, mais un dialogue profond et intérieur.
Ce dialogue est au cœur du projet « Tangbali : Le Code des Ancêtres », présenté au Musée national d'art Abylkhan Kasteyev. Cette exposition nous invite à considérer les célèbres pétroglyphes non seulement comme un patrimoine archéologique d'une valeur exceptionnelle, mais aussi comme un langage figuratif unique à travers lequel les peuples anciens parlaient du monde, de la nature, du temps, du ciel et de leur propre place dans l'univers. Ici, la pierre n'est pas une surface, mais une mémoire. Et l'image n'est pas un signe du passé, mais une présence vivante. Le projet commun du Musée-Réserve de Tanbaly et du photographe Vladislav Kim repose sur un principe rare dans le monde visuel contemporain : ne pas substituer un effet à l’original. Au contraire, la technologie moderne, l’optique artistique et un environnement numérique sont nécessaires pour rapprocher subtilement le spectateur de l’original sans perturber son silence intérieur. Il ne s’agit pas d’une tentative de « renouveler » l’Antiquité, mais d’une volonté de réapprendre à la regarder.
Nous avons discuté avec Vladislav Kim de la genèse de cette vision, de l’importance de la lumière dans sa démarche artistique et du véritable défi que représente le travail avec un tel matériau.
— À quel moment les pétroglyphes ont-ils cessé d’être pour vous un simple élément du paysage pour devenir une expression artistique ?
— Lors de mes expéditions au Kazakhstan, j’ai souvent rencontré des pétroglyphes, mais pendant très longtemps, je ne les ai pas perçus comme des objets d’expression artistique authentique. Je photographiais des paysages, des traditions et la vie des populations de régions reculées, et je cherchais à les présenter non comme des images documentaires, mais comme des récits visuels, comme des peintures. Mais avec les pétroglyphes, c'était différent. Pendant longtemps, je n'ai pas réussi à les considérer comme de l'art.
Le déclic s'est produit lors de ma visite au musée-réserve de Tanbaly, où j'ai rencontré des spécialistes des pétroglyphes. Là, j'ai vu quelque chose qui m'avait échappé ailleurs. Difficile à décrire rationnellement, car la sensation était presque physique, énergétique – comme un déclic intérieur. J'ai photographié un pétroglyphe, puis, une fois chez moi, je suis resté longtemps à contempler le cliché. Et soudain, l'image a semblé émerger, comme une pellicule développée. J'ai alors compris ce que devait être l'image finale.
Je crois que c'est à partir de ce moment que j'ai commencé à percevoir le pétroglyphe non plus comme un simple symbole ancien, mais comme une forme de vie, une image qui a encore une voix.
La notion d'authenticité est essentielle dans votre démarche. Comment traduire le langage des pétroglyphes en une forme visuelle moderne sans le dénaturer ?
Pour moi, c'est une question fondamentale. Le plus important est de ne pas compromettre l'originalité du pétroglyphe, pas même d'un pixel. Je ne modifie pas sa forme, je ne touche pas au dessin, je ne le retravaille pas pour une perception moderne. Mais en même temps, la surface même de la pierre, la lumière, la structure, la texture nous permettent de révéler la profondeur de l'image et d'en concentrer les couleurs.
En photographie, on peut comparer cela au développement et au réglage fin des couleurs : on ne crée pas de neuf, on révèle ce qui existe déjà. Autrement dit, on n'invente pas une image, on la laisse émerger. Plus tard, je suis retourné à Tangbaly et j'y ai passé plusieurs jours à développer ma propre technique de prise de vue. Et j'ai vite compris que l'élément clé, c'est le soleil.
C'est la lumière – son angle, son intensité et son timing précis – qui permet au pétroglyphe de se révéler. Les rayons du soleil, en frappant la pierre, intensifient les couleurs et donnent littéralement vie à l'image. Après plus de six mois de travail avec ce matériau, j'en suis arrivé à la conclusion qu'un pétroglyphe ne peut être présenté comme une image statique. Il doit être perçu comme une image qui parle au spectateur.
Il est important pour moi que lorsqu'une personne découvre une telle œuvre, elle ne se contente pas de la regarder, mais qu'elle engage un dialogue avec elle. Et c'est précisément ce qui se produit. Il est arrivé que des personnes y trouvent leurs propres expériences, leurs propres significations, une réaction personnelle, voire des réponses à des questions intérieures. Chacun y voit une chose, une autre quelque chose de complètement différent. Et c'est là, je crois, le pouvoir d'un pétroglyphe : il ne s'épuise pas au premier regard, mais continue de se dévoiler au fil du temps, comme une histoire vivante.
— Donc, dans votre travail, la lumière n'est pas seulement une contrainte technique, mais presque une co-créatrice ?
— Oui, absolument. Filmer à Tangbaly est un processus complexe qui exige une préparation minutieuse. Le vent constant, le froid, le manque d'eau — tout cela a un impact direct sur l'œuvre. Mais le facteur principal n'est pas tant les défis quotidiens que les conditions naturelles : le ciel, les nuages, la température de l'air et, bien sûr, la lumière.
Parfois, je devais retourner sur place plusieurs fois, voire y passer la nuit, pour saisir quelques minutes de lumière précise qui révèlent le pétroglyphe. Car ces images ne sont pas toujours faciles à déchiffrer d'elles-mêmes. À différents moments de la journée, trop d'ombres parasites apparaissent, perturbant la perception. Il faut attendre le moment précis où la lumière tombe exactement là où il faut, et alors le dessin commence à se dévoiler.
Par ailleurs, je n'avais jamais de plan préétabli. Pour moi, il ne s'agit pas d'un projet au sens rigide du terme, axé sur la production. Je me suis plutôt fié à mon intuition pour choisir les pétroglyphes à photographier et la manière de les prendre. Il m'arrivait de prendre plus d'une centaine de clichés d'une même image, mais finalement, un seul s'avérait convenable. Dans ces cas-là, l'intuition joue un rôle primordial.
Et puis vient l'étape finale : le tirage. J'ai longuement expérimenté avec différents matériaux et j'en suis arrivé à la conclusion que seule la toile 100 % coton naturel permettait d'obtenir l'effet recherché. C'est là que l'image commence à être perçue différemment, comme si elle gagnait en profondeur. De plus, l'accès aux pétroglyphes est souvent difficile : il faut grimper, transporter du matériel, de l'eau et tout le nécessaire. J'ai essayé de filmer avec un drone, mais ces prises de vue n'ont pas été retenues pour la version finale. Les meilleurs résultats ne s'obtiennent que lorsqu'on est au plus près de la pierre et qu'on travaille directement dessus. Parfois, un seul pétroglyphe nécessite une journée entière.
– De nos jours, presque toute discussion autour d'une exposition finit tôt ou tard par aborder le sujet de la technologie. Comment percevez-vous personnellement la frontière entre les outils modernes et le risque de distorsion ?
– La technologie numérique, comme l'intelligence artificielle, doit être abordée avec une grande prudence dans un projet de cette envergure. Il est très facile de franchir cette limite et de gâcher l'impression générale. Le spectateur pourrait croire que les œuvres elles-mêmes ont été créées par une intelligence artificielle, mais pour moi, ce serait une perception fondamentalement erronée. Les pétroglyphes ne doivent pas être déformés, car toute déformation leur fait perdre leur authenticité et l'énergie qu'ils véhiculent.
C'est pourquoi j'utilise l'IA avec parcimonie. Uniquement comme outil auxiliaire pour donner vie à des récits individuels, pour ainsi dire, et recréer l'atmosphère du monde d'il y a trois mille ans. Cela peut susciter un intérêt accru pour le projet, notamment auprès des enfants et des adolescents, qui ont besoin d'appréhender l'histoire sous une forme plus accessible et visuellement compréhensible.
Mais pour un public adulte, il me semble primordial de rester aussi fidèle que possible à l'original. Si l'on considère Tangbaly dans un contexte international plus large, les solutions numériques permettent d'exposer les pétroglyphes en milieu urbain sans déplacer les originaux. Les pierres ne pouvant être transportées, la technologie devient un moyen de faire découvrir ce patrimoine à un public plus vaste. En ce sens, l'IA et le multimédia peuvent véritablement enrichir le projet, à condition d'être utilisés avec sensibilité et de ne pas en altérer l'essence. Il est essentiel de ne pas se laisser emporter par l'effet et de ne pas perdre le respect dû à la source originale.
— Pourrait-on dire qu'une telle exposition n'est pas simplement une présentation du patrimoine, mais une recherche d'une nouvelle manière de le présenter culturellement ?
— Oui, je le pense. Aujourd'hui, il est important non seulement de préserver les pétroglyphes en tant que site du patrimoine mondial, mais aussi de rechercher de nouvelles formes de présentation. Tout le monde ne peut pas visiter le site, et nous sommes conscients qu'un flux constant de visiteurs exerce une pression sur l'environnement. En ce sens, les formats d'exposition et de musée offrent la possibilité, d'une part, de réduire l'exposition directe aux originaux et, d'autre part, d'élargir considérablement le public.
Même si une personne découvre les pétroglyphes non pas au musée de Tanbali lui-même, mais dans une exposition, un catalogue ou une vitrine muséale, cela peut déjà constituer un premier pas vers le développement d'un intérêt et d'un respect pour ce patrimoine. C'est très important pour moi. Car le patrimoine culturel ne doit pas se limiter à un champ professionnel restreint. Il doit trouver un moyen de toucher le public d'aujourd'hui.
— Dans ce contexte, quelle importance revêt l'intérêt de la communauté internationale et de l'UNESCO pour ce projet ? Pour moi, ce projet n'était pas initialement une commande gouvernementale, commerciale ou institutionnelle. Tout a commencé par une impulsion intérieure, un dialogue personnel entre les pétroglyphes et moi. Je n'ai jamais perçu ce travail comme une commande, mais plutôt comme une histoire qui demandait à être racontée. Au sens figuré, les pétroglyphes m'ont interpellé : « Montrez-nous au monde. » C'est pourquoi l'intérêt que portent à ce projet la communauté internationale d'experts et les représentants de l'UNESCO est si important à mes yeux. Cela permet de situer Tangbaly dans un contexte culturel plus large et de le rendre accessible non seulement aux spécialistes, mais aussi à un public plus vaste.
En matière de normes internationales, je perçois toujours ce projet avant tout comme une démarche artistique, et non comme une méthodologie scientifique. Il repose sur le respect de l'original et la volonté de ne pas le dénaturer. L'attention de l'UNESCO est ici primordiale, car elle confère au projet une dimension internationale et permet de présenter Tangbaly comme un patrimoine culturel vivant dans un langage contemporain.
– Comment envisagez-vous la suite de ce travail ? L'art contemporain peut-il devenir un véritable pont entre le patrimoine et un nouveau public ? – Je le crois. De plus, je travaille déjà à une approche systématique autour de cette idée. La galerie VXN a été créée à Almaty, et son objectif principal est de susciter un intérêt international durable pour les pétroglyphes de Tangbaly et, plus généralement, pour ce pan du patrimoine culturel. Pour moi, il ne s'agit pas d'un projet ponctuel, mais d'une stratégie à long terme visant à acquérir une visibilité mondiale.
Aujourd'hui, nous développons non seulement la direction artistique – les photographies elles-mêmes – mais aussi la création de produits dérivés : objets de collection et articles cadeaux, petits objets d'art et accessoires inspirés des pétroglyphes. Cela nous permet d'élargir notre public et de rendre notre patrimoine plus accessible sous diverses formes.
À l'avenir, nous envisageons une promotion internationale : de nouvelles expositions, l'ouverture de galeries et la rencontre avec un public international. Mais l'objectif principal est, bien sûr, beaucoup plus vaste. Je souhaite la création d'un véritable musée des pétroglyphes au Kazakhstan – non pas un simple espace d'exposition, mais un centre complet qui retracerait le contexte de leur apparition, la culture et le mode de vie des populations de ces époques. Idéalement, ce site devrait également abriter un centre de recherche, menant des travaux non seulement sur Tangbaly, mais aussi sur d'autres pétroglyphes du Kazakhstan. C'est un projet d'envergure qui exige du temps, des ressources et la collaboration de personnes partageant les mêmes idées. Mais je suis convaincu que ce sont précisément des projets comme celui-ci qui façonnent l'avenir, où l'art contemporain devient non seulement un ornement du patrimoine, mais un pont entre celui-ci et l'espace culturel mondial.