
Les manuscrits sont des témoins vivants de l'histoire et du patrimoine spirituel d'une nation. Les restaurateurs redonnent littéralement vie à chaque page, préservant ainsi la valeur culturelle et historique des livres anciens et la transmettant aux générations futures. Nous avons rencontré Zhanserik Beisenkulov, spécialiste en chef du département de restauration et de conservation du Centre national des manuscrits et des livres rares, pour parler de ce métier qui contribue à raviver la mémoire nationale et à préserver le patrimoine culturel. Notre conversation a porté sur l'importance de la préservation des manuscrits anciens et des éditions rares, les spécificités et les subtilités du métier de restaurateur, ainsi que sur la responsabilité de transmettre le patrimoine national aux générations futures.
– Zhanserik Akhmetdildauli, quel rôle jouent les manuscrits dans la préservation de l'histoire nationale ?
– Le rôle des manuscrits et des livres anciens dans la préservation de l'histoire nationale est véritablement unique. Il ne s'agit pas simplement d'informations consignées sur papier, mais d'un patrimoine sacré qui incarne l'histoire séculaire d'un peuple, son patrimoine spirituel et son identité culturelle. Chaque manuscrit est un témoin silencieux de son époque, transmettant le souffle du temps et les significations cachées du passé. En étudiant ces monuments inestimables, en les comprenant en profondeur et en les présentant au grand public, nous ravivons la mémoire nationale et transmettons clairement aux générations futures la richesse de notre histoire et ses valeurs morales.
– Comment êtes-vous arrivé à ce métier ?
– Mon parcours vers la restauration a commencé par un intérêt précoce pour l’histoire, un amour des livres et une passion pour le dessin depuis l’enfance. Ce métier ne se limite pas à l’étude des éditions anciennes : la restauration de livres exige une approche créative et une recherche constante. Redonner vie à chaque exemplaire, raviver les traces des siècles passés : c’est un travail exigeant qui requiert un goût raffiné, le souci du détail et une grande profondeur de réflexion. Plus je comprenais ces nuances, plus mon intérêt pour ce métier grandissait.
– Où puis-je étudier pour devenir restaurateur ? Existe-t-il des établissements d’enseignement dans notre pays qui forment ces spécialistes ?
– Actuellement, il n’existe pas d’établissements d’enseignement supérieur au Kazakhstan qui forment systématiquement des spécialistes en restauration de livres. Cependant, il existe des formations professionnelles courtes. Par exemple, de tels programmes sont proposés à la Bibliothèque nationale d’Almaty. Notre institution propose également une formation, « Restauration et conservation des livres », destinée aux archivistes et aux spécialistes du secteur privé. Nous participons par ailleurs à des programmes de formation internationaux afin de perfectionner nos compétences. Les principaux centres de formation dans ce domaine sont situés en Turquie, en Fédération de Russie, en Arménie et en Iran. Dans la mesure du possible, nous nous inspirons des expériences internationales et nous familiarisons avec les pratiques en vigueur dans d'autres pays.
– Quelles sont les compétences et les qualités requises pour exercer ce métier ?
– Ce métier exige non seulement un haut degré de responsabilité, mais aussi une méticulosité, une persévérance et une patience exceptionnelles. On le compare souvent à la joaillerie : tout comme un joaillier consacre beaucoup de temps à la réalisation d'une seule pièce, en prêtant attention à chaque détail, la restauration de livres requiert le plus grand soin et la plus grande attention. Travailler avec des livres anciens, et notamment des manuscrits, exige une grande considération pour leur fragilité. Chaque fragment endommagé doit être restauré lentement et avec la plus grande précision, car de tels monuments ne peuvent être restaurés rapidement. Par conséquent, un restaurateur doit faire preuve non seulement d'un grand professionnalisme, mais aussi d'un profond sens des responsabilités.
– Comment débute la restauration d'un manuscrit, et combien de temps faut-il en moyenne pour travailler sur un exemplaire ? Le processus de restauration comprend plusieurs étapes. Tout d'abord, les livres et documents reçus font l'objet d'une préparation spéciale. Ils sont initialement placés dans des sacs sous vide remplis de gaz et mis en quarantaine pendant environ un mois. Cette étape est cruciale, car la plupart des documents que nous recevons ne sont pas de simples vieux livres poussiéreux. Ils ont souvent été stockés pendant de longues périodes dans des caves, des environnements humides, voire même sous terre ou dans des greniers, ce qui a entraîné des dommages causés par les insectes et les moisissures. Travailler directement avec de tels documents peut présenter un risque pour la santé ; il est donc impératif d'éliminer d'emblée toute source de risque.
Après la période de quarantaine, le livre est retiré de son emballage et son état général est réévalué. Il est ensuite placé dans un équipement spécial de dépoussiérage, où chaque page est soigneusement nettoyée. Si les pages de livres exposés à l'humidité pendant une période prolongée sont collées et durcies, il ne faut surtout pas les séparer mécaniquement, car cela pourrait entraîner une perte d'information. Dans ce cas, le livre est placé dans une chambre d'humidification, où les pages se ramollissent progressivement et peuvent ensuite être séparées en toute sécurité.
L'étape suivante consiste à désassembler complètement le bloc de livres. La plupart des livres anciens nous parviennent déjà démontés : reliure manquante, pages friables, voire absence totale de reliure. Les pages sont séparées une à une, puis leur acidité est mesurée. Une variation d’acidité est l’un des principaux facteurs influençant directement la détérioration d’un livre. Elle est le plus souvent liée à un stockage prolongé dans un environnement humide, à l’exposition directe au soleil et aux fluctuations de température. Ces phénomènes se manifestent par un jaunissement et un assombrissement du papier.
Pour normaliser l’acidité, les pages des livres imprimés sont lavées dans des solutions spéciales. Le travail sur les manuscrits est nettement plus complexe : l’encre utilisée pouvant déteindre au contact de l’eau, ces documents ne sont pas lavés. Dans ce cas, les zones sans texte sont nettoyées manuellement à l’aide d’outils spécifiques, tels que du coton et des pinces à épiler, et des agents stabilisateurs d’acidité sont également utilisés.
Une fois toutes les étapes de nettoyage et de stabilisation terminées, les pages sont séchées pendant deux à trois jours sur du papier filtre dans des séchoirs spéciaux. Toutes ces étapes constituent des mesures préparatoires. Ce n’est qu’ensuite que le livre est confié au restaurateur, et le processus de restauration proprement dit peut commencer. – Quelles sont les étapes du processus de restauration ?
– La première étape, et la plus laborieuse, consiste à restaurer les feuilles, c’est-à-dire à reconstituer le document. La plupart des livres anciens arrivent en très mauvais état : les pages sont souvent déchirées et certaines parties sont même manquantes. Ces pertes sont réparées à l’aide d’un papier japonais spécial et d’une colle à base d’amidon mélangé à la main. La densité et l’épaisseur du papier japonais sont choisies individuellement, en fonction des caractéristiques de chaque feuille. Le principe de réversibilité est strictement respecté : tous les matériaux utilisés doivent pouvoir être réutilisés sans endommager le livre.
C’est l’étape de restauration qui demande le plus de temps et d’efforts. Certaines feuilles sont extrêmement fragiles et peuvent se désagréger au moindre contact avec l’humidité ou une contrainte mécanique ; leur manipulation exige donc une attention particulière. Il n’est pas rare que les anciens propriétaires aient tenté de recoller eux-mêmes les pages déchirées. Dans ce cas, les anciens matériaux et adhésifs sont soigneusement retirés et le livre est restauré dans son état d’origine.
Après restauration, les feuilles sont traitées à l’eau puis séchées entre des couches de feutre naturel. Le feutre absorbe l’humidité et assure un séchage uniforme et optimal du papier. Les pages séchées sont rassemblées, alignées selon leur format original et assemblées en cahiers. Ces cahiers sont ensuite assemblés en un bloc-livre, qui est cousu à la main. La méthode de couture est choisie pour correspondre à la maquette originale du livre.
La dernière étape de la restauration est la reliure. Si la couverture originale est parfaitement intacte ou présente des dommages mineurs, elle est restaurée. Cependant, les livres arrivent le plus souvent non reliés, auquel cas une nouvelle couverture en cuir spécial est confectionnée.
– Parlez-nous d'un projet qui vous a particulièrement marqué.
– L'un des projets les plus mémorables pour moi a été la restauration d'un recueil d'œuvres d'Abai Kunanbayev, publié en 1909. J'ai personnellement mené à bien l'ensemble du processus, du nettoyage des pages à la reliure. Ce qui rend ce livre particulièrement précieux, c'est qu'il a été imprimé à Saint-Pétersbourg à l'initiative d'Alikhan Bukeikhanuly. Sans compter la période de quarantaine, le travail a duré environ un mois et demi. Pendant ce temps, toutes les pages du livre ont été entièrement restaurées, les parties endommagées réparées et une nouvelle couverture réalisée. Auparavant, les propriétaires avaient tenté de réparer les déchirures des premières pages avec des morceaux de papier, révélant ainsi le texte original. Le retrait minutieux de ces morceaux et la réparation des pages déchirées ont pris environ deux à trois jours. Une fois cela fait, le livre a été entièrement assemblé et sécurisé, et la restauration a pu se poursuivre.
Un autre projet qui m'a particulièrement impressionné est la restauration du Coran (Kuran) de Khan Kenesary. S'agissant d'une édition manuscrite, des employés de tous les départements de notre centre ont participé au processus de restauration. L'ensemble des travaux a duré environ trois mois. Chaque page a exigé une grande rigueur et le plus grand soin. Je me considère chanceux d'avoir participé à la restauration de cette œuvre unique et d'en avoir été témoin.
– Quelles difficultés peut-on rencontrer lors de la restauration de manuscrits ?
– La restauration de livres manuscrits est l'un des aspects les plus complexes du métier de restaurateur. Ces livres étant écrits à l'encre, ils ne peuvent être nettoyés avec des solutions ordinaires. Seuls des liquides spécialement préparés permettent un nettoyage efficace.
Nombre de livres que nous recevons portent des traces de « restauration » effectuées par leurs anciens propriétaires. Il s'agit de résidus de colles et de composés chimiques ménagers qui durcissent avec le temps et adhèrent fortement aux pages. Le retrait de ces adhésifs est un processus extrêmement long et fastidieux, car la moindre erreur peut entraîner la déchirure d'une page. C'est pourquoi la restauration de manuscrits exige une précision et une patience extrêmes.
– Quel est l'impact de l'intelligence artificielle et de la numérisation sur ce domaine ? Les technologies modernes sont-elles utilisées en restauration de manuscrits ?
– Dans le cadre de la numérisation, tous les livres restaurés dans notre centre sont scannés et une version électronique est créée. Ceci est principalement nécessaire pour les lecteurs et les chercheurs, car le contact direct avec l'original peut l'endommager davantage. Les originaux sont conservés dans des entrepôts spéciaux à température et hygrométrie contrôlées.
Ainsi, chaque livre restauré est accessible aux utilisateurs au format électronique, tandis que l'original reste en réserve.
De plus, nous exploitons activement les capacités des technologies modernes. Par exemple, lorsqu'un nouveau livre arrive, son état est évalué de manière exhaustive et les travaux de restauration nécessaires sont déterminés. À ce stade, l'intelligence artificielle est utilisée pour classifier les types de dommages et sélectionner des solutions spécifiques pour éliminer les adhésifs chimiques précédemment utilisés. Cependant, les principales étapes, et les plus critiques, de la restauration sont entièrement réalisées à la main.
L'intelligence artificielle est également mise à profit pour étudier la littérature scientifique et méthodologique sur la restauration, contribuant ainsi à collecter et à systématiser les informations nécessaires aux spécialistes.