Martebeli Bauyrzhankyzy : La Dombra est une valeur nationale qu'il faut montrer au monde entier.

Martebeli Bauyrzhankyzy : La Dombra est une valeur nationale qu'il faut montrer au monde entier.

Pour le peuple kazakh, la dombra est bien plus qu'un simple instrument de musique ; c'est un symbole de continuité culturelle et un soutien spirituel. Sa signification a évolué au fil des siècles et elle est aujourd'hui perçue comme une composante essentielle de l'identité nationale. C'est à travers la dombra que l'histoire, la vision du monde et le système de valeurs se sont transmis de génération en génération au sein de la société kazakhe depuis des siècles. Afin de comprendre comment cette tradition perdure, nous avons rencontré Martebeli Bauyrzhankyzy, joueur et maître dombra, spécialiste qui pratique la dombra non seulement comme un art du spectacle, mais aussi comme un artisanat d'instrument de musique professionnel.

– Selon vous, quelle est la place de la dombra dans la culture et la vie spirituelle kazakhes ?

– Je la considère comme exceptionnelle et véritablement sacrée. La dombra est un instrument qui transmet l'âme du peuple, son histoire et son destin. À travers ses sonorités, le peuple a exprimé la joie, la peine, les rêves et les expériences les plus intimes. Le kui est une sorte d'histoire orale. Il reflète les périodes difficiles de l'histoire, les actes héroïques et l'héroïsme, la mélancolie et l'espoir. Le dombra est donc à juste titre considéré comme le gardien de la mémoire spirituelle du peuple.

De plus, le dombra cultive l'unité, la persévérance et la profondeur de la pensée. Son son doux et velouté réchauffe l'âme, apporte la paix intérieure et purifie. Aujourd'hui encore, le dombra conserve toute son importance. Au contraire, il devient un outil essentiel pour préserver l'identité nationale et éduquer la jeune génération.

Son rôle éducatif a été historiquement particulièrement marquant lors des moments charnières. Avant les campagnes militaires, les sages, les anciens et les batyrs rassemblaient les jeunes, récitaient des épopées héroïques et des récits traditionnels au son du dombra, galvanisant ainsi les troupes et leur prodiguant des conseils. En glorifiant les exploits de leurs ancêtres, ils éveillaient chez les jeunes le sens de l'honneur et du courage. Alors que dans d'autres pays, la formation des valeurs spirituelles et culturelles est plus souvent associée à l'œuvre des scientifiques et des philosophes, dans la société kazakhe, cette mission était en grande partie assumée par les kuishi, les zhyrshy et les zhyrau. Ils ont servi de guides spirituels, façonnant la conscience collective et définissant une orientation morale.

Ainsi, la dombra et tout le répertoire qui lui est associé — chants, kuis, termes et épopées — constituent un patrimoine inestimable, témoignant de l'histoire séculaire de ce peuple et de son esprit indomptable.

— Comment êtes-vous venu à l'art ? D'où vous vient votre intérêt pour la dombra ?

— C'est une histoire vraiment intéressante. Mon amour pour la dombra trouve son origine dans plusieurs facteurs. Ma grand-mère maternelle adorait cet instrument. Elle a essayé à plusieurs reprises d'inscrire ma mère à un club de musique, mais pour diverses raisons, cela n'a pas abouti. Avant ma naissance, ma mère, ayant déjà donné naissance à trois garçons, n'espérait plus avoir de fille. Et puis ma grand-mère a dit : « Si c'est une fille, appelle-la Märtebeli » — puisse sa dignité et son rang être élevés. » Ce fut une sorte de bénédiction. Comme ma grand-mère vénérait la dombra, on m'a dit qu'elle priait pour avoir une fille qui devienne joueuse de kyuishi, douée et créative. À sept ans, mon père, aujourd'hui disparu, a ramené une dombra à la maison. C'était en 2004 ; à l'époque, il n'y avait pas d'appareils électroniques comme aujourd'hui, tout au plus une télévision. L'instrument était accroché au mur et je le contemplais sans cesse avec curiosité.

Mon frère aîné était créatif et mon père aimait aussi chanter, mais il n'y avait pas de musicien professionnel dans la famille. C'est mon frère qui m'a fait découvrir la dombra et qui a commencé à m'apprendre des mélodies simples. Ma mère, en revanche, rêvait que je devienne médecin, pas musicienne, et au début, elle ne prenait pas ma passion au sérieux. Dès l'âge de sept ans, j'ai demandé la permission d'aller à l'école de musique. Ce n'est qu'en CM2 que j'ai été acceptée dans la classe de dombra de l'école de musique du district de Kazalinsky. Depuis, je continue d'apprendre, de progresser et de m'épanouir grâce à la dombra. – Parlez-nous de votre atelier. Comment fabrique-t-on les dombras ?

– Je travaille dans ce domaine depuis une dizaine d’années. On distingue généralement les dombras amateurs, semi-professionnels et professionnels, selon leur niveau de qualité et les exigences de l’instrument. Les délais de fabrication varient en conséquence.

Pour une dombra professionnelle, la qualité et le vieillissement du bois sont particulièrement importants. Nous importons la plupart de nos matériaux. Nous utilisons du bouleau, de l’épicéa, du pin, de l’érable, du charme, de l’acajou, et d’autres essences. La fabrication d’une dombra est un travail complexe et minutieux. L’instrument doit être non seulement esthétiquement beau, mais aussi acoustiquement précis : le son doit être clair et riche, la caisse confortable pour le musicien et le manche résistant à la déformation. Le vernis est également primordial. Un vernis trop épais étouffe le son et altère la sonorité de l’instrument. Les dombras sont disponibles avec 7, 9 ou 11 rivets. L’une des étapes clés est la mise en forme et l’assemblage de la caisse à partir de différentes pièces. Les instruments de qualité intermédiaire sont produits plus rapidement, car leurs composants sont plus faciles à usiner et à coller. Cependant, des bois comme le charme, l'amarante, l'érable ou l'acajou nécessitent un long séchage et un assemblage particulièrement minutieux. La fabrication d'une dombra professionnelle peut donc prendre plusieurs mois.

Pour garantir un son clair et résonnant, une attention particulière est portée à la table d'harmonie. Son épaisseur ne doit pas être excessive, car sa précision de fabrication influe directement sur le timbre et la profondeur du son. La patience, l'expérience et une connaissance innée du matériau sont essentielles à ce processus.

Il existe aussi des dombras sculptées dans une seule pièce de bois. Dans ce cas, le corps n'est pas assemblé à partir de pièces détachées, mais sculpté dans un seul bloc. Cette technique étant plus complexe, ces instruments varient en termes de coût, de temps de production et de qualité. Parfois, à la demande du client, le manche ou le corps peuvent être ornés de décorations supplémentaires, par exemple de liserés dorés ou argentés. Quelle est, selon vous, la signification principale de votre travail créatif et de votre métier de maître luthier ?

Pour moi, l'essentiel est de rendre cet instrument véritablement accessible et compréhensible pour les jeunes. L'histoire du peuple, ses épopées et sa terminologie constituent notre patrimoine culturel. Lorsque ses cordes résonnent, le cœur d'un Kazakh vibre invariablement, éveillant en lui un sentiment d'appartenance et de fierté. Ce n'est pas qu'un simple instrument de musique, mais une part de notre identité profonde, transmise de génération en génération.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes musiciens ?

Le monde moderne exige professionnalisme et compétitivité. La musique est en constante évolution, de nouvelles formes et approches émergent sans cesse. Il est donc important de s'ouvrir à la nouveauté, d'avoir une vision plus large et de progresser continuellement. Cet instrument n'est pas un simple attribut local des fêtes ni un élément du folklore. C'est un patrimoine culturel digne de rayonner à l'international. Et si vous choisissez cette voie, vous devez la prendre au sérieux, comme une profession, et non comme un simple passe-temps.

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11.03.2026